Une aventure extraordinaire de l’Inspecteur Çaivret, le plus grand défenseur de la vérité!

la trahison des images
Honteux détournement du fantastique tableau de René Magritte « La trahison des images », dont je n’ai pas les droits pardon pardon.

Je suis Rick « Brandy » Douglas, détective privé. Je vais vous parler d’une sale affaire. Une de celles qui vous brisent un homme, ou le rendent cynique; selon qu’il lui reste un fond d’innocence ou pas. Moi niveau cynisme j’avais déjà donné, mais cette fois-ci…

C’était un crime sordide. On avait retrouvé la victime si salement dépecée qu’on s’attendait à en retrouver dans toute la ville. Cinq biftons qu’en balançant un coup de pied dans une poubelle j’en tirais un morceau. Forcément les poulets s’étaient vite retrouvés dépassés. Un témoin, pas d’arme du crime, pas de suspect, ni de mobile… Il y avait quelque chose qui ne collait pas dans cette affaire. Et ils s’étaient dit que le vieux Brandy allait les aider à remettre tout ça d’équerre. Mais malgré mes trente ans de turbin, ça voulait pas.

J’avais commencé par me rendre sur la scène de crime, au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré. Sur mes directives les charcuteux avaient laissé le corps en place. Il fallait que je vois le spectacle moi-même si je voulais avoir une chance de comprendre ce qui avait pu se passer dans le crâne du malade qui avait fait ça. Avant même d’y être j’étais à cran. Il avait fallu que je me bouscule un chemin à travers la volée de journaleux qui se massait autour du bâtiment. Les vautours et les carcasses… Juste à l’entrée de la scène de crime, deux flicaillons, des bleus apparemment, étaient en train de rendre leur déjeuner sur leurs chaussures de fonction. Ça annonçait la couleur.

Le cadavre était là sur une table, évident, éventré. Littéralement. Le meurtrier avait visiblement voulu le vider de sa substance. Et ce cadavre je le reconnaissais. C’était… le Code du travail. Il en avait sauvé plus d’un de l’exploitation ou de la mort au travail depuis la Catastrophe de Courrières de 1906. Un vieux briscard qui avait tant bien que mal survécu à l’avidité et aux manœuvres des plus puissants de ce monde. Mais on ne défie pas les costard-cravates éternellement. D’une plaie béante émergeait un surin grotesquement imposant sur la lame duquel on pouvait lire « Loi Travail », et en plus petit « Made in Medef ». Je fouillais minutieusement la pièce dans l’espoir de trouver l’arme du crime mais sans plus de succès que les flicards. Il y avait bien ce couteau dans la victime… Mais ça pouvait pas être ça, on lisait bien « Loi Travail » sur la lame, impossible qu’il s’agisse de quelque chose de nocif pour le Code du travail.

J’aurais peut-être plus de chance avec le témoin.

Les types du 36 me l’amenèrent. La petite soixantaine, taille moyenne, un peu d’embonpoint, il avait été trouvé sur les lieux, seul, le couteau « Loi Travail » aux mains, mains tachées du rouge de la victime. Apparemment il n’avait rien vu. Par acquis de conscience je demandais aux képis s’ils avaient un soupçon mais évidemment le gonze s’avérait deux fois innocent. Non seulement il était président de la République élu sur un mandat de protection des prolos contre les requins de la finance, mais en plus il avait été Premier secrétaire du Parti Socialiste, donc du côté du droit des salariés -évidemment-. S’il fouaillait dans les tripes du Code du travail avec son surin, c’était, me confia-t-il, pour le sauver, lui donner meilleure mine et plus d’allant.

Donc ni témoin, ni arme du crime, ni suspect… L’affaire se combinait mal. J’avais beau me creuser, rien. On piétinait tellement que je dus me résoudre à mettre le peu de fierté qui me restait de côté et à faire appel à plus doué que moi. Faire appel au meilleur enquêteur de la planète. Faire appel au super-héros de la vérité. Faire appel à…

(Ta ta tin ta ta ta tin ta ta ta tin tin! Çaivreeeet!)

« Me voici Brandy! Une réalité éclatante? Une évidence à énoncer? Je suis là pour ça! »

C’était lui! Le pourfendeur de la subtilité. La terreur de l’alambiqué. Le saint-patron des causes gagnées. L’Inspecteur Çaivret! Il se tenait là, face à nous, dans l’embrasure de la porte. La foule électrisée l’accompagnait, bien que laissant autour de lui une distance respectueuse. Il était comme toujours coiffé de son Stetson de Lucidité. À la ceinture il portait la si fameuse Loupe de La Palice, et son arrogante moustache tombait sur l’embout de l’inénarrable Pipe de Truisme qu’il portait à la bouche. Tandis qu’il s’avançait vers nous, sa cape beige imperméable claquait au vent. Des collants lui moulaient virilement les cuisses tout en donnant un je-ne-sais-quoi de gracieux à sa démarche.

Il nous ordonna de reculer et embrassa d’un seul regard la scène de crime. Au sourire malicieux qui fit rayonner son visage, nous sûmes qu’il n’aurait même pas besoin d’utiliser ses artefacts magiques, il avait déjà résolu l’affaire.

« Chers amis tout est clair. Je vois ici un cadavre malmené, et le couteau qui en émerge est… tenez-vous bien…l’arme du crime!

-Quoi mais c’est impossible! criâmes-nous, saisis par la stupeur. Il est pourtant écrit Loi Travail sur la lame. Cela devrait donc être bénéfique pour le travail!

-Détrompez-vous. Cette loi est la fameuse « loi unique » dont il est dit qu’elle est une loi pour les gouverner tous, une loi pour les précariser, une loi pour les ramener tous à Germinal, et dans les usines les lier, au pays du Medef, où s’étendent les grandes fortunes (sur des fauteuils en cuir). La lame est marquée du sceau des puissants qui d’ailleurs s’en félicitent. Si elle est soutenue par les grands patrons, c’est… tenez-vous bien… qu’elle avantage les grands patrons!

-Oh mon dieu c’est incroyable! nous exclamâmes-nous, ébahis par tant de discernement. Mais qu’en est-il du meurtrier alors?

-Le meurtrier, les amis, se trouve dans cette pièce!

-Oooooooooh! Mais où? Mais où? claironnâmes-nous.

-C’est lui! annonça-t-il en braquant le doigt de la justice sur le président de la République.

-Mais ça n’est pas possible Inspecteur Çaivret! Cet homme est de gauche! Comment pourrait-il porter tort aux salariés et favoriser les grands patrons?

-Cet homme qui a nommé un ancien banquier d’affaire de Rothschild comme ministre de l’économie, qui a reconduit un premier ministre favorable aux statistiques ethniques, aux fermetures des frontières aux roms comme aux réfugiés de guerre, qui empêche la lutte contre l’évasion fiscale, qui a déjà imposé une loi extrêmement favorable au patronat en 49.3, et qui insiste sans vergogne avec un projet de loi loué seulement par les grands patrons et leurs vassaux éditorialistes ou économistes ultra-libéraux, texte qui est apparemment décrié par la grande majorité des français, cet homme est… tenez-vous bien… de droite! (Et je parle même pas de l’état d’urgence.)

-Mais comment que c’est pas croyable! bramâmes-nous, définitivement terrassés par l’éclatante lumière de la vérité dans toute son éblouissante nudité.

-Damned je suis démasqué! geignit le coupable, qui s’agenouillait déjà en larme, se flagellant le dos avec un manifeste des Économistes Atterrés en signe de pénitence.

-Faîtes ce que vous voulez de cet énergumène. Moi, je dois partir. La vérité m’appelle! » clama notre héros tout en disparaissant pendant que la foule en délire déchirait ses vêtements en scandant son doux nom.

Le nom du pourfendeur de la subtilité, de la terreur de l’alambiqué, du saint-patron des causes gagnées. Celui de:

L’Inspecteur Çaivret!

Et Rick « Brandy » Douglas de conclure: « Y a pas à dire. Il est fort ce Çaivret ».

Avec héroïsme,

Lio

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